Un secteur d’avenir

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Publié sur le site web de magazine Premières, 11 juin 2024

On peut lire l’article ici.

Il y a plus d’un quart de siècle, Québec introduisait le concept de garderies à cinq dollars par jour (8,70$ aujourd’hui) et lançait son réseau de Centres de la petite enfance (CPE).

La nouvelle avait fait le tour du monde. Le programme, dont le budget totalisait 3,2 milliards$ en 2023, a permis à de nombreuses femmes d’atteindre l’autonomie financière en accédant ou en retournant sur le marché du travail.

Ainsi, le taux d’activité des mères ayant de jeunes enfants a connu une hausse de 13 points entre 1998 et 2014, selon une étude de 2019 de l’économiste Pierre Fortin, citée par le Conseil du statut de la femme.

Selon un rapport publié en 2021, l’OCDE soulignait que le taux de participation des femmes au marché du travail québécois est passé d’un retard de 2,7 points de pourcentage par rapport à la moyenne canadienne, avant la mise en place du programme, à une avance de 3,3 points en 2019.

« Lorsqu’on s’éloigne du marché du travail pour une longue période, on perd de l’expérience et de l’ancienneté, on accumule du retard sur les dernières pratiques et les plus récentes technologies.»

Le programme québécois a permis d’engranger des revenus fiscaux de 104$ pour chaque tranche de 100$ investie dans son programme de garderie. De plus, 70000 femmes ont rallié le marché du travail en 2008, estimaient les économistes Pierre Fortin, Luc Godbout et Suzie St-Cerny en 2012.

«La dépense nette de 1,6 milliard du Québec a engendré une rétroaction budgétaire favorable de 2,4 milliards pour les deux administrations, soit 1,7 milliard pour Québec et 0,7 milliard pour Ottawa», concluaient les auteurs.

Ils ajoutent qu’Ottawa obtenait un cadeau fiscal de 43$ pour chaque tranche de subvention québécoise de 100$. Selon eux, 41700 mères d’enfants de 5 ans et moins ont pu se trouver un emploi à temps plein au Québec en 2008.

En 2023, Statistique Canada a noté que le Québec comptait une plus grande proportion de couples à deux revenus ayant de jeunes enfants qu’ailleurs au pays.

De plus, le taux d’emploi est plus élevé chez les mères de familles monoparentales québécoises ayant des enfants de moins de 6 ans, en comparaison aux autres provinces. L’économiste Pierre Fortin estimait que le nombre de familles monoparentales recevant de l’aide sociale avait chuté de 64% entre 1996 et 2017, et que le taux de pauvreté était passé de 38% à 23% durant cette même période.

«Le Québec se classe tout juste derrière la Suède pour le plus fort taux d’emploi des femmes de 25 à 54 ans», déclarait le professeur Luc Godbout dans une étude de 2021 de l’Institut C.D. Howe.

LES DÉFIS ACTUELS

Toujours en 2021, la Banque Royale publiait une étude soulignant que plus d’un demi-million de Canadiennes avaient perdu leur emploi durant la pandémie, mais que seulement 300000 étaient retournées sur le marché du travail. Or, les mères de 25 à 54 ans ayant des enfants de moins de 12 ans auraient été davantage touchées par les pertes d’emploi.

L’étude souligne que la perte de compétences s’accentue lorsque l’absence du marché du travail se prolonge. C’est exactement ce que le programme québécois de service de garde permet de compenser, souligne Marie Connolly, professeure au département des sciences économiques à l’ESG-UQAM.

« Lorsqu’on s’éloigne du marché du travail pour une longue période, on perd de l’expérience et de l’ancienneté, on accumule du retard sur les dernières pratiques et les plus récentes technologies. Au retour, on risque de gagner moins qu’une collègue qui ne s’est jamais absentée pour élever ses enfants.»

De fait, les mères dont l’interruption du travail dure plus de trois ans subissent une pénalité salariale de 30% par rapport aux femmes du même âge sans enfant une fois atteint l’âge de 40 ans, écrivait la Banque TD en 2023.

L’accessibilité représente actuellement un défi de taille. En effet, le nombre de nouvelles places subventionnées ne comble pas encore les besoins des familles. Par exemple, même si 84% des enfants montréalais avaient accès à une place subventionnée en 2017, 66% des enfants de familles à faible revenu n’ont jamais fréquenté un CPE, comparativement à 46% pour les familles mieux nanties, constatait la Direction régionale de santé publique du CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal.

La même étude illustre que la proportion d’enfants d’immigrants de première génération ayant fréquenté un CPE est deux fois moins élevée que chez les non-immigrants.

LA SITUATION AU CANADA

En 2021, le Conseil canadien des affaires pressait le gouvernement fédéral d’adopter «d’urgence» un programme pancanadien de services de garde similaire à celui du Québec, question de relancer l’économie post-COVID.

Selon une étude de la Banque Scotia réalisée en 2020, les services de garde constituaient le premier poste de dépense des familles hors Québec. On parle ainsi de 2000$ par mois par enfant à Toronto.

La Scotia ajoute que ce coût dépasse même les frais de logement pour une majorité de Canadiens. Moins de 55% des enfants canadiens hors Québec fréquentent une garderie, alors que la moyenne est de 70% pour l’OCDE et de presque 80% pour le Québec.

Au Canada, le déficit de participation des femmes de 25 à 54 ans s’établissait à 8 points de pourcentage en 2019.

Combler ce déficit rehausserait d’un demi-million de personnes la population active canadienne et relèverait de 4% à moyen terme (ou 92G$) le PIB du pays, selon une étude de 2019 du Fonds monétaire international (FMI). La Scotia qualifie «d’échec classique du marché» le sous-financement canadien de garderies abordables.

Rien que pour doter le pays de services de garde selon le futur programme fédéral, évalué à 27,2G$ d’ici 2026, il faudrait embaucher jusqu’à 105000 travailleuses (dont 50% d’éducatrices) à l’échelle du pays, ajoute la TD. Ce qui, on s’en doute, représente une masse salariale de plusieurs milliards de dollars et tout un défi de recrutement.

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