Décès de l’Ahuntsicois André Chagnon (1928-2022), fondateur de Vidéotron

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Publié sur le site web du Journal des Voisins, 9 octobre 2022

On peut lire l’article ici.

Québec Inc. perd une des figures importantes de la conquête de l’économie québécoise durant la Révolution tranquille. André Chagnon était un fils d’Ahuntsic.

Né en 1928, fils d’électricien, André Chagnon le deviendra à son tour en 1959 et se lance en affaires avec une mise de fonds de 7 000 $ provenant de ses économies. Il fera prospérer son commerce depuis le domicile familial, perpétuant une histoire typique d’entrepreneur parti de pas grand-chose. M. Chagnon deviendra pourtant un des hommes d’affaires les plus prospères et les plus riches au pays.

André Chagnon a commencé sa carrière alors que la télé n’offrait que quatre postes à Montréal : deux francophones (Radio-Canada et Télé-Métropole) et deux anglophones (CBC et CTV). On le capte alors avec une antenne en forme de V, habituellement déposée sur le téléviseur (les fameuses « oreilles de lapin »), que l’on fait pivoter selon la station qu’on veut capter. Il y a beaucoup de neige à l’écran et le son griche. C’est la glorieuse époque du Canal 10 et des Beaux Dimanches du canal 2.

Il dirige alors E.R. Chagnon et Fils Ltée. Il découvre la possibilité d’enlever la neige sur les écrans et de multiplier l’offre de canaux, notamment Télé-Québec (alors Radio-Québec, qui nécessite une antenne spéciale) et les postes américains, en installant un câble sur les poteaux d’Hydro-Québec ou de Bell Canada, comme cela se fait aux États-Unis. Il suffit alors de brancher chaque téléviseur au câble coaxial.

Au début des années 1964, il hypothèque sa maison pour acheter une entreprise de câblodistribution, Ahuntsic Télécommunications, pour 70 000 $. L’entreprise a alors… 66 abonnés à Laval! Elle a pignon sur la rue Fleury Ouest, qui connaît son premier réel développement commercial.

La PME connaît un succès foudroyant et deviendra rapidement Vidéotron. En 1980, André Chagnon devient un consolidateur en achetant Cablevision nationale. Fin des années 1980, Vidéotron offre 35 canaux à ses clients. L’entreprise étend ses tentacules dans la grande région de Montréal. À la fin des années 1970, Jacques Parizeau, alors ministre des Finances du premier gouvernement de René Lévesque, lance le Régime d’épargne-actions (RÉA), qui vise à encourager les Québécois à investir dans les sociétés québécoises cotées en Bourse en échange de déductions fiscales. C’est un immense succès et de nombreuses compagnies en profitent pour devenir publiques, comme CGI, Couche-Tard, Metro, Jean Coutu ou Bombardier. Il y a même une bulle boursière associée aux titres RÉA dans les années 1980.

En 1985, Vidéotron profite du RÉA pour effectuer un premier appel public à l’épargne. Les millions récoltés en Bourse permettront, l’année suivante, d’acheter Télé-Métropole, qui deviendra Groupe TVA, de la Succession J.A. DeSève (qui avait fondé l’entreprise en 1960). En 1988, Vidéotron achète le réseau de câblodistribution Pathonic et, en 1997, il achète CF Cable, qui dessert le West Island de Montréal.

Innovateur

André Chagnon réalise rapidement que la technologie de câble coaxial est sous-utilisée. En 1969, Vidéotron déploie une première expérience de télé à la carte, Sélecto-TV. En 1974, elle offre la télédistribution bidirectionnelle en première mondiale à Saint-Jérôme.

En 1988, Vidéotron lance un service d’alarme à la maison, Protectron. En 1990, l’entreprise propose littéralement le précurseur du web, Vidéoway, basé sur Telidon, une technologie canadienne de télématique interactive. Une technologie similaire, Minitel, est offerte en France. Le service est révolutionnaire : les clients de Vidéotron peuvent, grâce à la télécommande de leur téléviseur ou de leur cablôconvertisseur (comme le modèle Jerrold), connaître la météo, l’horaire des films dans les cinémas ou à la télé, les manchettes, les nouvelles du sport, ou jouer à des jeux en ligne.

Vidéoway est une première en Amérique du Nord. La technologie offre même un volet interactif durant la première saison de l’émission pour ados Watatow, en 1991. TVA offre aussi de l’interactivité durant les Jeux olympiques de Barcelone en 1992. En 1999, Vidéoway a été remplacé par Illico.

Dominer son marché

André Chagnon a aussi lancé les Superclubs Vidéotron en 1989, quelques années après l’entrée en Bourse du géant Blockbuster. La nouvelle filiale est inspirée de la FNAC, une chaîne de magasins français qui propose un vaste volet de produits culturels sous une même adresse (locations de cassettes vidéo, de DVD, de CD, de jeux vidéo, de consoles de jeu et de canaux spécialisés, vente de livres et de magazines). En 1994, la filiale de Vidéotron achète une quinzaine de magasins de la bannière Vidéo Suprême et domine le marché québécois jusqu’à l’arrivée d’Internet, qui a détruit la technologie du DVD. Au milieu des années 2000, Superclub Vidéotron comptait plus de 200 magasins et des milliers d’employés au Québec et au Nouveau-Brunswick. La dernière succursale a fermé l’an dernier, à Gatineau.

En 1995, André Chagnon propose désormais l’accès à Internet par le câble. Des millions de Québécois adopteront le nouveau service. L’année suivante, il tente d’acheter le réseau TQS pour le fusionner à TVA. Le CRTC refuse, prétextant un abus de position dominante dans le marché.

En 2000, craignant une Offre publique d’achat (OPA) menée par Bell, qui dispose jusqu’à 5 milliards de dollars pour faire des acquisitions, André Chagnon entame des discussions avec Ted Rogers pour vendre Vidéotron à Rogers Communications. C’est la levée de boucliers à Québec : pas question de laisser filer un fleuron de Québec Inc. et, de surcroît, TVA, qui est un acteur de premier plan dans la culture québécoise, entre les mains des élites de Toronto.

La Caisse de dépôt et placement du Québec, qui est déjà un actionnaire important de Vidéotron, pilote un rachat de Vidéotron avec Québecor pour 4,9 milliards de dollars. La transaction confirme le prestige de Pierre-Karl Péladeau, fils du fondateur de Québecor, Pierre Péladeau, qui était décédé depuis 1997. Nous sommes alors en pleine bulle des dotcom et la valeur des entreprises de télécommunications est dopée par la montée en Bourse des entreprises Internet. Lorsque la bulle éclate, le rachat de Vidéotron par Québecor est dénoncé sur plusieurs tribunes. En 2003, la Caisse radiera d’ailleurs plus de 2 milliards de dollars de la valeur de son placement dans Vidéotron. Mais elle fera un profit appréciable en revendant ses actions au fil des ans, puis un dernier bloc de 17,6 millions d’actions à Québecor Média en 2018 pour 1,7 milliard de dollars.

Au moment de la vente de Vidéotron à Québecor, après 35 ans d’existence, l’entreprise avait un chiffre d’affaires voisinant le milliard de dollars et quelque 3 000 employés. C’était le deuxième câblodistributeur au pays.

Philanthrope

André Chagnon est alors milliardaire. Il verse rapidement 1,4 milliard de dollars dans une fondation philanthropique qui porte son nom et celui de son épouse Lucie, dédiée à la prévention de la pauvreté par la réussite éducative des jeunes Québécois. C’est la plus importante fondation familiale au pays.

Aujourd’hui, avec un capital de 2,3 milliards de dollars, la fondation est l’une des plus importantes en Amérique du Nord et contribue pour plus de 150 millions de dollars annuellement à plus de 170 initiatives.

En 2002, André Chagnon est intronisé au Temple de la renommée de l’entreprise canadienne et, l’année suivante, nommé Officier de l’Ordre national du Québec. Toujours en 2002, il est nommé Grand bâtisseur québécois des technologies de l’information et des communications par la Fédération de l’informatique du Québec. En 2004, il est nommé Grand montréalais par la Chambre de commerce du Montréal métropolitain. En 2015, il reçoit la Médaille d’honneur de l’Assemblée nationale. Il détenait des doctorats honoris causa des universités McGill, Concordia et Ottawa, ainsi que de HEC Montréal.

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