L’héritage de la modernité : une influence qui perdure

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Publié dans le magazine Esquisses, octobre 2022

On peut lire l’article ici.

L’influence des Gropius, Le Corbusier, Mies van der Rohe et autres Wright est encore manifeste dans le cadre bâti d’aujourd’hui. Mais si les principes du mouvement moderniste sont toujours d’actualité, ils sont revisités dans un contexte de développement durable.

Projet Habitat, rénovation d’une unité dans Habitat 67, Montréal, la Shed Architecture Photo : Maxime Brouillet

«On ne renie pas la modernité?», commente Renée Mailhot, architecte associée à la Shed Architecture, qui a notamment travaillé sur un projet de rénovation dans Habitat?67, icône montréalaise de l’architecture moderne. «?Nous appliquons beaucoup de principes architecturaux modernes dans l’architecture contemporaine, par exemple en ce qui concerne le traitement des matières ou la luminosité naturelle.?»?Ces principes ont dicté le design de la maison Shefford, un projet piloté par la Shed que n’aurait pas renié l’auteur de la Maison sur la cascade.

À une plus grande échelle, le nouveau CHUM affiche clairement ses influences modernes, selon l’ensemble des architectes interrogés pour cet article. On souligne la transparence, l’ouverture vers l’extérieur par des murs rideaux et une épuration digne du Bauhaus.

L’époque moderne a aussi légué tout un patrimoine bâti qui demande à être adapté aux besoins contemporains. Qu’en pensent les nouvelles générations d’architectes? Peut-on, par exemple, rafraîchir une polyvalente brutaliste aux airs de bunker antinucléaire sans trahir l’intention d’origine? «?C’est un bon défi, reconnaît Renée Mailhot, mais il faut éviter de faire du faux vieux?: la ligne est toujours très mince entre sensibilité et mimétisme. Il est d’ailleurs ironique de transformer un bâtiment brutaliste avec délicatesse!?»

Elle apprécie les matériaux modernes comme le verre, l’acier ou le béton, mais déteste la céramique, le fibrociment ou le plastique qui imitent le bois, la fausse pierre, les appliques de béton, la brique collée. «?Ça va mal vieillir?», dit-elle.

L’architecte a notamment rénové la maison J. J. Joubert, à Laval – une résidence de style mid-century modern construite dans les années?1950 –, en valorisant le bois, les fenêtres pleine hauteur et la brique peinte. «?Les clients voulaient célébrer la modernité de cette maison?», reprend-elle.

Noble, beau, universel

Jean-Maxime Labrecque, architecte fondateur d’INPHO Architectures physiques et d’infor­mation, a aussi rénové des bâtiments moder­nes, dont la maison Bernstein et Mayerovitch, dans l’arrondis­sement Côte-des-Neiges, et le manoir André Blouin, à Outremont, pour lequel l’archi­tecte a exposé l’ossature de béton.

«?On condamne facilement le moder­nisme d’après-guerre, mais ce style est noble, beau et universel, avec ses espaces affranchis de leur structure. Les cinq points d’architecture moderne de Le Corbusier* sont encore d’actualité?», dit-il.

L’architecte a élaboré un cours de design d’intérieur pour l’Université de Montréal, où il anime aussi un atelier sur les chefs-d’œuvre modernes dénaturés.
«?Je demeure un grand fan du béton, dit-il. Le brutalisme a conduit à des propositions sculpturales d’une grande puissance expressive.?»

Il se dit toujours inspiré par des immeu­bles comme la tour CIBC, Place Ville-Marie, le Palais de justice de Montréal, de nom­breuses stations de métro, surtout Peel, avec ses insertions de céramique signées Mousseau, ou encore la Caisse populaire de Saint-Zotique, dans le quartier Saint-Henri à Montréal. «?Même si certains de ces bâtiments ne plaisent pas, ils ont une influence par leur puissance expressive, comme le Complexe G, qui signale de manière élégante l’arrivée de Québec dans la modernité?», dit-il.

Selon lui, l’héritage moderniste se reflète de nos jours dans des édifices tels que celui de la Caisse de dépôt et placement du Québec ou le pavillon Lassonde du Musée national des beaux-arts du Québec. «?La simplicité du modernisme offre souvent pause, sérénité et contemplation, dit-il. On en a beaucoup besoin aujourd’hui!?»

En réaction, le courant postmoderniste est caractérisé par des considérations essentiellement de décoration, fait remar­quer Jean-Maxime Labrecque. France Vanlaethem, professeure à l’UQAM, et présidente fondatrice de Docomomo Québec, la section locale d’un mouvement international valorisant l’architecture
du 20e?siècle, abonde dans ce sens et mentionne certains exemples?: la tour KPMG, le 1000 de la Gauchetière ou le Château Westmount Square, tous situés
à Montréal.

Pour Hubert Pelletier, architecte chez Pelletier de Fontenay, le postmodernisme n’est qu’une parenthèse stylistique vouée à disparaître, car il n’offre pas d’incitatifs économiques ou fonctionnels. Le moder­nisme, quant à lui, s’inscrit davantage dans la durée?: «?Sur les photos des années?1930 ou 1960, on voit que les immeubles sont encore actuels, même si les voitures ou les vêtements ont beaucoup changé?», dit-il.

L’immeuble de verre ou de béton brutaliste respecte sa propre logique. Il y a eu des dérives, mais une boîte de béton sans fenêtres, si elle répond mal
aux besoins d’une école primaire, pourrait convenir à un centre d’archives.

Les critiques du modernisme dénon­cent surtout l’approche cheap, poursuit Hubert Pelletier, car le modernisme signifie économie de moyens. Par ailleurs, certaines réalisations de ce courant ont souffert d’un manque d’inspiration.

Nouvelle génération

«?Nos patrons ont côtoyé des modernistes, nous avons été formés par les postmo­dernistes; nous sommes donc assez éloi­gnés de l’époque moderne, commente Bernard-Félix Chénier, architecte et cofon­dateur de Table Architecture. Si notre éducation a été façonnée par le moder­nisme, nous nous intéressons aussi à l’architecture classique.?»

L’architecte souligne le paradoxe qui consiste à rénover des immeubles modernes devenus patrimoniaux, alors que pour Le?Corbusier, le modernisme se voulait une rupture avec le contexte historique.

Bernard-Félix Chénier note que son beau-père, qui a appris l’architecture à l’École des beaux-arts de Montréal dans les années?1960, a reçu une formation fort différente de celle de sa génération. «?Si nous avons appris que la forme architecturale doit être simplifiée jusqu’à l’essentiel de la fonction, nous avons aussi été formés à la pluridisciplinarité et aux nouveautés technologiques qui influencent le design.?» Les jeunes architectes aiment les matériaux modernes (bois lamellé-collé, polycarbonate, plastiques, stratifiés, placage), de même que les grands volumes intérieurs modulables ou les passerelles. Les considérations environnementales imposent toutefois des défis qui étaient inconnus des modernistes des années?1960, qui ne se souciaient pas de la conservation de l’énergie ou des gaz à effet de serre.

«?Chaque année, les influences modernistes s’expriment dans les immeubles primés par l’Ordre, constate pour sa part France Vanlaethem. Par exemple, je vois du Mies van der Rohe dans Expérience Chute, et le CHUM et ses immeubles de murs rideaux, c’est moderniste à 100?%.?»

*Les cinq points d’une architecture moderne selon Le Corbusier sont?: les pilotis (qui dégagent le rez-de-chaussée pour permettre la circulation), le toit-terrasse (qui devient accessible parce qu’on a renoncé au toit traditionnel en pente), le plan libre (qui élimine les murs porteurs grâce à l’armature d’acier ou de béton armé), la fenêtre en bandeau et la façade libre (sans rôle structurel).

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