Rénovations extrêmes : le permis de faire n’importe quoi?

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Publié sur le site web du Journal des Voisins, 8 août 2022

On peut lire l’article ici.

Les élus de l’arrondissement d’Ahuntsic-Cartierville peuvent difficilement contrer les rénovations extrêmes qui défigurent le paysage. Selon certains, la réglementation d’urbanisme doit être améliorée.

Notre article sur la transformation extrême de la maison de type shoebox du 10147, av. Péloquin, en un triplex au goût douteux, a beaucoup fait réagir. Rappelons qu’après avoir essuyé un refus de démolir, le propriétaire a obtenu un permis de transformation. La réglementation prévoit qu’il devait s’assurer de préserver au moins 25% de l’immeuble original.

Alors que le propriétaire revend deux des unités en affirmant que l’immeuble a été rénové à 95 %, l’arrondissement affirme que la norme de 50 % a été respectée. En réalité, on peut apercevoir vaguement la forme de la maison originale en regardant la nouvelle construction, depuis la ruelle. La végétation abondante originale a disparu.

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Le 10147, av. Péloquin avant les travaux (Photo : Philippe Rachiele, JDV)
Le 10147, av. Péloquin vu de la ruelle. (Photo : François Robert-Durand, JDV)

 

Réglementation respectée?

L’élu du district Sault-au-Récollet, Jérôme Normand, affirme au JDV que les autorités ont strictement respecté la réglementation en vigueur dans ce dossier. « Dans ce cas précis, on a eu des avis d’experts concluant que la maison n’avait pas de valeur patrimoniale, dit-il. On a décidé de reconnaître sa valeur patrimoniale d’usage. Nous nous sommes opposés deux fois à sa démolition. Le propriétaire a alors demandé un permis de rénovation, s’engageant à préserver 50 % de l’immeuble, ce qu’il a fait selon nos services. Mais, pour un tel permis, il n’avait pas à passer devant le Comité consultatif d’urbanisme. Nous ne pouvions donc pas nous prononcer sur les volumes, les matériaux, l’intégration urbaine ou le style architectural. »

Pour M. Normand, l’arrondissement n’a pas erré et le résultat final ne déroge pas au permis accordé au propriétaire. Mais il ne se dit absolument pas satisfait du résultat. « Le requérant a trouvé le moyen de contourner le CCU [comité consultatif d’urbanisme] en se conformant à la clause réglementaire, reprend-il. Objectivement, il n’a rien fait d’illicite. En fait, c’est un cas particulier et inusité. On a peu de terrains comme ça dans le quartier. »

Prié de commenter le cas du manoir de Feras Antoon, grand patron du géant de la porno en ligne Pornhub, avenue Jean-Bourdon, dans Saraguay, M. Normand explique que comme l’ancienne administration de l’arrondissement avait négligé d’acheter le terrain, les jeux étaient faits. « Ce terrain a été loti à nouveau, permettant la fusion des lots et la construction de cet énorme immeuble, et l’arrondissement n’a pas pu se défendre en cour, même s’ils ont coupé plus de 400 arbres dans un écoterritoire. C’était effrayant. »

Réglementation déficiente

Des cas comme ceux-là pourraient se répéter ailleurs dans l’arrondissement. Et les élus réagissent avec les outils dont ils disposent : « On fait notre travail jusqu’à la limite de notre champ de compétence, on a utilisé tous les leviers à notre disposition, affirme M. Normand. Je partage les inquiétudes des résidants, j’habite dans le quartier. J’insiste pour dire que nous refusons beaucoup de demandes de transformations extrêmes. »

Malgré tout, le permis de transformation, selon plusieurs défenseurs du patrimoine, est devenu un permis pour faire n’importe quoi. Doit-il être amélioré?

« Durant notre premier mandat, on a modifié à plusieurs reprises le règlement d’urbanisme, reprend l’élu. Mais on trouve que c’est insuffisant. On a fait un Lac-à-l’épaule entre élus et on a convenu qu’une réforme s’impose : elle figure dans notre planification stratégique. »

Le critère de 50 % est-il suffisant? Doit-on préserver 20 % ou 50 % de verdissement? Doit-on mieux encadrer les hauteurs, les volumes, l’intégration urbaine, les matériaux, le patrimoine en général? Comment consulter la population? « À mon avis, la réglementation doit-être améliorée et nous allons le faire, déclare Jérôme Normand. Dans ma tête, ça va se faire avant la fin de 2023, mais ça demeure un objectif informel. »

Projets inquiétants

Architecte et membre de la Société d’histoire d’Ahuntsic-Cartierville, Jocelyn Duff aimerait des mesures concrètes, comme on en retrouve dans Rosemont qui protège ses shoebox, ou dans Mercier–Hochelaga-Maisonneuve, qui protège son Village Champlain, un quartier où l’on retrouve les premiers bungalows au pays et les maisons de vétérans près du métro Viau.

« Plusieurs dossiers de rénovations qui m’inquiètent sont entre les mains des autorités, affirme M. Duff. Comme la transformation du garage Shell, angle Henri-Bourassa et de Lorimier, ou celui d’un terrain vacant au 10765, rue Séguin, au nord de Gouin, à la limite du village historique de Sault-au-Récollet. Au 10820, rue du Pressoir, on vient de subdiviser un terrain et on y construit un immeuble. Mais on ne sait rien du design final. »

Il cite aussi le terrain de la Maison de l’ancêtre, au 1935, boul. Gouin Est, dont les propriétaires seraient tentés, selon lui, de réaliser un projet d’agrandissement, voisin du chantier de l’ancien garage historique du 1961, boul. Gouin Est, qui ne fait pas l’affaire des défenseurs du patrimoine dans l’arrondissement.

L’ancien garage du 1961 boul. Gouin Est. (Photo: François Robert-Durand, JDV)

Ils craignent qu’un immeuble éventuel, aux mêmes proportions, ne s’harmonise pas au quartier, comme ils le dénoncent pour celui érigé sur les terrains de l’ancien garage, malgré l’approbation du Comité Jacques-Viger.

Pour M. Duff, la clé, en matière d’urbanisme et d’architecture, c’est que la réglementation doit permettre aux citoyens de connaître à l’avance les intentions d’un promoteur. Ce que ne permet pas la réglementation actuelle.

« Il y a une énorme pression immobilière dans certains secteurs et ça va s’intensifier, reprend-il. Mais la réglementation ne permet pas d’encadrer adéquatement ce développement. »

Transformations urbaines habituelles

Pour le gardien du patrimoine Jacques Lebleu, ces pressions ne datent pas d’hier. Il cite la disparition de maisons anciennes dans Bordeaux, ou les démolitions à grande échelle aux abords du pont Viau, survenues au fil des ans. « Du point de vue de l’urbanisme, l’essentiel du cadre réglementaire remonte à… 1949, affirme-t-il. Résultat, on a développé le domaine Saint-Sulpice avant tout en fonction de l’automobile, avec pratiquement aucun commerce de proximité. Du point de vue urbanistique, c’est raté. »

Il ajoute que certains secteurs se démarquent par leur mocheté, comme Louvain, Christophe-Colomb, Crémazie et Saint-Hubert, qui comportent souvent des mers de stationnements.

« On réfléchit peu aux questions d’urbanisme et de zonage, alors qu’ils ont un impact énorme sur nos vies, ajoute-t-il. Le boul. Gouin, dans Sault-au-Récollet, comportait plusieurs commerces de proximité. Aujourd’hui, c’est presque un désert alimentaire planifié, parce que ça a été favorisé par la réglementation d’urbanisme. Projet Montréal parle de quartiers où les commerces sont accessibles à pied en 15 minutes : à Saraguay, Bordeaux, Cartierville, Chabanel, oubliez ça! »

Stéphane Tessier, de la Société d’histoire d’Ahuntsic-Cartierville, reconnaît lui aussi qu’il y a de la pression immobilière très intense dans l’arrondissement. « On peut densifier le territoire, mais il faut le faire intelligemment, dit-il. On dit souvent que dans notre arrondissement, nous vivons entre la banlieue et la ville : il faut justement faire attention de s’assurer de préserver cet héritage urbain. L’élection d’un politicien comme Luc Ferrandez, dans le Plateau Mont-Royal, était certes controversée, mais ça a donné des résultats. Dans notre arrondissement, dans certains dossiers, les élus font du bon boulot, comme pour l’espace récréatif, rue Sacré-Cœur. Mais la barre générale, en matière d’urbanisme, est encore très basse. »

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