Le repreneuriat : Et l’humain dans tout ça? | partie 1

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Publié dans le blogue du Réseau Mentorat, 22 octobre 2021

On peut lire l’article ici.

Passer le flambeau est une transaction délicate. Au-delà des chiffres, du rationnel, il y a l’humain. Faire fi des aspects émotionnels du repreneuriat, c’est s’exposer à de solides embûches.

De nombreux experts en comptabilité, fiscalité, planification stratégique, gestion de ressources humaines sont appelés à bonifier le processus singulier d’une reprise d’entreprise. C’est indéniablement une expérience hors du commun, tant pour le cédant que pour le repreneur.

Le Réseau Mentorat tenait, le 21 septembre 2021, un webinaire offrant un état des lieux et des témoignages d’un mentor et de son mentoré repreneur, qui sont « passés par là ».

Commençons par le commencement : comment se porte la transmission d’entreprises au Québec, dans le contexte démographique que l’on connaît? Car, c’est connu, la génération des baby-boomers entame massivement son passage à la retraite. Cette génération compte de nombreux entrepreneurs qui songent à céder leur entreprise à des plus jeunes. Mais il manque de repreneurs.

« Si le Québec était une grande usine, elle produit moins de repreneurs qu’avant; il faut donc prendre soin d’eux », témoigne, d’entrée de jeu, l’animatrice, Rina Marchand, directrice principale, contenus et innovation au Réseau Mentorat.

« Ce phénomène se produit alors que les nouveaux modèles de transmission d’entreprises se multiplient, commente Stéphane Bourgeois, directeur principal,  transfert d’entreprises à la Banque Nationale. Il y a les reprises traditionnelles, familiales ou par les employés, notamment les cadres. Mais se multiplient désormais les reprises stratégiques : des entreprises qui achètent leurs compétiteurs, des transactions qui signalent une diversification dans des marchés complémentaires ou des entreprises qui veulent bonifier leur gamme de produits ou de services. On s’attend aussi à ce qu’un phénomène américain et ontarien se produise bientôt chez nous : la création d’equity funds, soit une entreprise qui achète plusieurs PME d’un même secteur d’activité, afin de les gérer et de les revendre quelques années plus tard pour en tirer une plus-value. »

Si le repreneuriat est désormais diversifié, il est aussi de plus en plus complexe. « Il y a 15 ans, on passait le flambeau de père en fils; aujourd’hui, cédants et repreneurs proviennent de tous les horizons et de toutes les générations, explique Jessica Grenier, présidente et associée, ORIA, un espace d’apprentissage pour les acteurs de la pérennité entrepreneuriale et familiale. On comprend et on valorise désormais mieux les possibilités et la complexité des options qui se présentent aux cédants et aux repreneurs. D’autant plus que la cadence des transactions augmente sans cesse depuis cinq ans. »

Fatigue

Et la pandémie? A-t-elle eu des effets sur la façon dont les transactions se réalisent? « De nombreux chercheurs se penchent sur le phénomène d’optimisme entrepreneurial : 65 % disent que la Covid-19 a amené des opportunités, mais il subsiste aussi une certaine fatigue d’être constamment en mode survie, constate Catherine Beaucage, directrice, transfert et rayonnement, Familles en affaires | HEC Montréal. Il faut prendre cette fatigue au sérieux, tant chez les cédants que chez les repreneurs. »

Malgré tout, l’accélération des transactions de reprises se poursuit partout au pays. Car, après avoir surfé sur dix ans de croissance ininterrompue, est survenue cette pandémie : les entrepreneurs ont pris conscience qu’ils ne sont pas éternels. Et qu’ils avaient d’autres choses à vivre tant qu’ils sont en bonne santé… D’autre part, le stress des ressources humaines est exacerbé par la pandémie et la rareté de la main-d’œuvre. Les entrepreneurs doivent remplacer leurs employés vieillissants.

« Les cédants doivent attacher les personnes clés au modèle d’affaires, pour assurer une certaine transmission et une pérennité pour l’entreprise », ajoute M. Bourgeois.

Beaucoup d’entrepreneurs se questionnent sur leur volonté de continuer. Les entrepreneurs qui sont en post-reprise et qui sont au cœur de la transition sont essoufflés : la pandémie a ajouté une pression incroyable. Il y a de la fatigue, du stress, de l’adrénaline…

Pour ceux qui sont amont, Mme Grenier constate une accélération quant à l’acquisition de compétences ou simplement l’intention de passer le flambeau. Mais, du même coup, la crise de la main-d’œuvre pourrait freiner certains projets de relève, estime Mme Beaucage.

Fiscalité

Les enjeux fiscaux, qui ont beaucoup freiné la passation de la propriété d’entreprises familiales d’une génération à l’autre, sont en voie d’être réglés. Le 29 juin 2021, le projet de loi fédéral C-208 a été adopté. Il s’agit d’une réforme fiscale inattendue. Mais, comme les fonctionnaires ont été pris au dépourvu, une refonte fiscale est attendue début novembre.

Peu importe : les familles vont désormais avoir accès à l’exonération sur le gain de capital. Stéphane Bourgeois suggère de consulter un fiscaliste pour peaufiner les détails. Il reconnaît qu’il s’agit d’un changement stratégique majeur pour les cédants.

Mentorat

Le mentorat est-il approprié dans le contexte d’une reprise? Plus que jamais.

« Le repreneuriat est avant tout un projet, et il ne dure qu’un certain temps, décrit Jessica Grenier. Dans toute transaction, il y a une réflexion en amont et une négociation qui entraînent un accompagnement technique, humain et organisationnel. Le processus est bien balisé sur le plan technique, par des experts reconnus, mais le côté humain est souvent mis de côté. »

« Les gens sont habitués à gérer des plans d’action dans les projets de relève, car le premier réflexe est de consulter le comptable, qui demeure souvent l’accompagnateur principal des entrepreneurs, ainsi que des fiscalistes, des experts légaux ou en RH, avance Catherine Beaucage. Alors que les aspects humains ont un impact majeur sur le processus de transmission d’entreprise, seulement 14 % des cédants consultent un expert en entrepreneuriat et 8 % un mentor. »

Jessica Grenier souligne que le mentor est axé sur l’humain. Il travaille sur les questionnements. « Il agit sur la santé morale et globale, tant pour le cédant que pour le repreneur, ajoute-t-elle. On disait plus tôt que la pression est élevée dans le contexte actuel. On ne peut donc que se concentrer sur le pratico-pratique, il faut un équilibre pour passer au travers de toutes les étapes de la transmission d’entreprise. L’agilité se travaille à partir du questionnement et de l’écoute, des domaines importants pour les mentors. Je dirais que le côté humain, ou soft, est celui le plus hard du processus de repreneuriat, car c’est le plus difficile à organiser. »

Comme le mentor pose les bonnes questions, il y a un travail de légitimité qui s’effectue dans les coulisses de la transaction, analyse Rina Marchand. Cédants et repreneurs travaillent des questions de fond avec leurs mentors. « Ça permet de se mettre dans la peau de l’autre, dit-elle. Un repreneur peut ainsi comprendre comment pense le cédant, qui a consacré toute son existence à bâtir l’entreprise de sa vie. C’est impossible d’évacuer les aspects humains. »

Une autre histoire

« À cause de cela, j’ai vu des transactions avorter spectaculairement, déclare Stéphane Bourgeois. Au moment même de la signature du contrat, on a vu des cédants reculer parce que la conjointe avait peur de perdre son style de vie ou tout simplement parce qu’il n’était pas prêt à passer le flambeau. »

Les aspects techniques de la transaction sont souvent mesurables, quantifiables, notamment pour la comptabilité et la fiscalité. La gestion des émotions, c’est une autre histoire. Cédants et repreneurs sont-ils réellement prêts à embarquer dans une transaction? C’est tout un processus du point de vue des émotions…

« On a beaucoup travaillé sur la culture entrepreneuriale au Québec, reprend Rina Marchand. Il faut désormais renforcer la culture repreneuriale… »

Il faut donc résolument la vendre pour la rendre davantage attirante au sein du monde des affaires, ajoute Catherine Beaucage. Jessica Grenier renchérit : « On a collectivement valorisé les créateurs de richesse que sont les entrepreneurs. Il faut démontrer que le repreneuriat est un projet digne, responsable et très efficace pour vivre l’entrepreneuriat. »

Stéphane Bourgeois insiste sur le repreneuriat au féminin : « À l’heure actuelle, il n’y a pas assez de Québécoises qui manifestent le désir de reprendre des entreprises. C’est préoccupant. »

 

Consultez aussi le billet Repreneuriat : Et l’humain dans tout ça? – partie 2.

Un article signé Stéphane Desjardins.

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