Sévelin : Cri du cœur d’un épicier

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Publié sur le site web du magazine Détaillant alimentaire, 13 avril 2021

On peut lire l’article ici.

Nicolas Sévelin et Marie-Eve Poirier-Lestage dirigent Aux Saveurs des Sévelin, un commerce familial de Longueuil. Depuis un an, ils partagent leurs états d’âme avec leurs clients, qui le leur rendent au centuple.

Il y a quelques jours, un post sur Facebook a beaucoup fait jaser sur la Rive-Sud de Montréal et dans l’industrie alimentaire en général. Un cri du cœur, écrit par Mme Poirier-Lestage, qui commençait ainsi : « Ce soir, on avait besoin de vous parler franchement », et qui témoignait des conditions difficiles dans lesquelles les épiciers se débattent depuis le début de la pandémie. Le texte dénonce les clichés, souligne à gros traits la crise de la main-d’œuvre qui frappe l’industrie alimentaire, et remercie chaleureusement une clientèle qui soutient à bout de bras son commerce de quartier.

« Le 15 mars, comme tout le monde, cette crise nous est tombée dessus, souligne M. Sévelin. J’avais passé la semaine de relâche comme d’habitude avec les enfants. Puis la pandémie s’est installée. Ça va faire un an qu’on travaille comme des fous, ma conjointe, mes employés et moi, pratiquement sans prendre de congés. On a géré micro-crise après micro-crise. On maintient le moral, malgré les hauts et les bas, et les sautes d’humeur. Un rien peut faire plaisir ou déplaire aux clients. Ça n’est pas la faute de personne. C’est la crise. Parfois, c’est difficile de rigoler comme avant. C’est dur de maintenir un climat sain. »

M. Sévelin revient dans une partie de son message sur le fait qu’on reproche souvent aux épiciers de faire beaucoup d’argent. « C’est vrai qu’avec la crise, on fait de gros volumes, dit-il. Mais les profits ne sont pas à l’avenant. En fait, on est à la limite de la rentabilité. » L’épicier explique qu’il a dû embaucher davantage de personnel et instaurer des mesures pour mieux servir les clients en respectant les directives de la Santé publique.

Il a installé un auvent de 50 000 $ pour que sa clientèle puisse patienter à l’extérieur sans être exposée aux intempéries. L’équipe de nettoyage passe deux fois par jour au lieu d’une, et l’épicerie a acquis une coûteuse machine à nettoyage par jet de vapeur. « Le pire, c’est qu’on ne voit plus nos parents ni nos amis, dit-il. On travaille comme des fous. On se concentre sur notre famille élargie : nos employés… »

Manque de reconnaissance

Nicolas Sévelin raconte qu’il a remplacé deux vitrines par un service de ramassage de commandes pour faciliter la vie de ses clients et leur éviter de faire la file. Il a aussi installé une roulotte dans son stationnement, qu’il a aménagée à grands frais aux normes du MAPAQ, où il sert du tartare le jeudi et le vendredi et de la poutine le vendredi. C’est un énorme succès ; mais la Ville de Longueuil exige de retirer roulotte et comptoir, jugés non conformes aux règlements d’urbanisme.

« J’ai tout essayé pour leur expliquer, ils ne veulent rien entendre, dit l’épicier. Zéro flexibilité. Ils ne comprennent rien à notre réalité. On se bat contre des règles absurdes en temps de crise. On fait vivre 48 personnes. On veut juste protéger nos clients et employés. Rien n’y fait. J’en ai des sueurs froides depuis trois semaines. J’essaie de rester en vie. Je trouve ça très usant. On est tannés de se battre. On n’a pas besoin de ça… »

Cette insensibilité, Nicolas Sévelin la relie au manque de reconnaissance du secteur de l’alimentation par les autorités. « On a beaucoup souligné la contribution des gens de la santé ou de l’éducation, mais pas tellement de celles et ceux qui nourrissent le Québec, dit-il. On est tout de même un service essentiel ! »

Il dénonce ceux qui soulignent que les salaires sont peu élevés en alimentation. « D’un côté, personne ne peut joindre les deux bouts en distribution alimentaire si la rémunération se généralise à 15 $ l’heure, dit-il. Mais de l’autre, j’ai des artisans bouchers, pas des coupeurs de viande. Ils ne sont pas payés au salaire minimum. Nos métiers ne sont pas reconnus à leur juste valeur. »

Nicolas Sévelin ajoute qu’il paie son personnel 30 % plus cher que la moyenne de l’industrie, et dénonce les grandes surfaces qui ont accordé des primes de 1$ l’heure durant la première vague mais les ont retirées à la fin du printemps. Rien pour combattre le préjugé qu’en alimentation, on ne peut pas vivre décemment.

Fermé le dimanche

La mesure dont Nicolas Séverin est le plus fier est la fermeture de son commerce le dimanche. Un pari très risqué. « Quand M. Legault a décrété que l’alimentation fermait le dimanche en avril, on a pu souffler un peu, dit-il. Puis, en mai, quand on a permis la réouverture, on s’est dit qu’on allait faire une campagne de promotion pour justifier notre seule journée de repos. Ma conjointe a présenté un de nos employés chaque dimanche sur Facebook, et ce qu’il faisait durant son congé. Les gens ont apprécié notre message. »

Même si ses employés lui ont dit qu’ils n’ont jamais été aussi heureux de bénéficier d’une telle journée, le risque est énorme pour un épicier, car le dimanche représente la troisième ou quatrième journée la plus achalandée de la semaine. Mais il réalise aujourd’hui que les clients ont changé leurs habitudes et demeurent fidèles. « Tout le monde reconnaît l’importance de passer du temps avec ses proches, dit-il. Surtout en temps de pandémie. »

Les parents de Nicolas Séverin ont fondé leur commerce en 1996. Le paternel a subi un AVC en 2008, ce qui a incité le fils, actuaire, à reprendre progressivement les rênes de l’entreprise. Lorsque les parents se sont définitivement retirés en 2016, sa conjointe Marie-Eve, qui a un baccalauréat en littérature et une maîtrise en enseignement au primaire, l’a rejoint derrière les comptoirs. Ça n’a jamais dérougi depuis.

Pour suivre Aux Saveurs de Sévelin :

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