Eau secours! – Sauvetage en mer

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Publié dans Dernière Heure, 26 octobre 2012

Eau secours!

Récit d’un naufrage

Stéphane Desjardins

Belle croisière n’est-ce pas? Les sourires seront de courte durée car notre navire s’échoue avec violence au milieu du fleuve. Avec plusieurs blessés graves, le capitaine lance son S.O.S. Mais où sont les secours?

Vendredi 24 août. Le soleil est déjà éclatant. Il est 8h45. La navette fluviale entre le Vieux-Port de Montréal et les Îles de Boucherville passe à la hauteur du Port de plaisance de Longueuil, juste après avoir doublé La Ronde.

Soudain, c’est l’horreur. Le bateau frappe un haut fond et s’échoue avec violence. Le moteur cale. La rive la plus proche est à 700 mètres. Les courants sont traîtres.

Les 35 passagers sont projetés dans tous les sens. Trois finissent dans le fleuve. Plusieurs ont des fractures ouvertes, quelques-uns atterrissent dans leurs vélos et se cassent des membres, d’autres hyperventilent. Une femme enceinte ne se relève plus, une autre a un mal de ventre terrible après une chute sur le bastingage, un retraité s’affale derrière son banc, évanoui.

Partout sur les deux ponts du bateau, ça gémit, ça crie, le sang coule, les corps se tordent de douleur, ça sent la peur. Le capitaine fait de son mieux pour rassurer tout le monde : « Les secours s’en viennent. »

Quels secours? Ceux de la Garde côtière canadienne!

Cavalerie aquatique

Pour ma part, j’ai été « chanceux » : mon poignet, bleu foncé, indique peut-être une cassure. Ça élance fort mais ça s’endure. Je fais partie de la trentaine de comédiens bénévoles, dont les maquillages sont saisissants, qui vont éprouver les nerfs de plusieurs équipes qui répondront à notre appel de détresse.

Car dès que le message passe au 911 et à la radio, le centre d’urgence de la Garde côtière, situé à Québec, s’en empare. Le répartiteur établir le niveau d’urgence et lance « la machine ».

Il a presque autant de pouvoir que le Bon Dieu. Il ordonnera illico aux ambulanciers, policiers et pompiers de Montréal et de Longueuil de plonger dans la mêlée.

Mais il aurait très bien pu réquisitionner hélicoptères, remorqueurs maritimes (tugboats) et, pourquoi pas, militaires, avions Hercules et même les F-18 de Bagotville! « S’il y a soupçon d’attaque terroriste, ils n’hésitera pas une seconde », explique André Leboeuf, responsable des formateurs à la Garde côtière, qui m’explique le déroulement des opérations tout en évaluant le travail de ses élèves.

C’est long!

Au milieu du fleuve, le temps semble s’étirer. À mes côtés, une femme cède à la panique et réclame un bateau sur-le-champ. Et plus gros que le nôtre.

Une première navette de la police arrive. Les deux gars évaluent la situation, de loin. Quinze minutes se sont écoulées depuis l’échouage. Deux minutes plus tard, les pompiers de Montréal surgissent et cueillent en un éclair les trois passagers à la dérive. Ils repartent à la course vers Longueuil, où des ambulances attendent. Un des deux policiers embarque sur notre pont et décrit la scène à son chef. Mon acolyte formateur prend des notes et écoute les conversations radio avec un sourire de vieux loup de mer.

« En situation d’urgence, la qualité des communications fait la différence, dit-il. On fonctionne de façon hiérarchique et chaque commandant doit prendre des décisions rapidement, selon les priorités. »

Quelles priorités? On ne tardera pas à le savoir : une autre navette, de la Garde côtière, nous aborde. Cinq gars sautent à bord, deux gravissent l’escalier au pas de course vers le pont supérieur. Ils sont assaillis par des passagers paniqués. Un vieux monsieur rouspète agressivement. Les policiers évacuent la femme enceinte avec difficulté : l’escalier est à pic.

Les walkie-talkie se font aller. Un jeune sauveteur donne des ordres sans appel : tous ceux qui sont capables de marcher vont s’assoir à babord dans un coin. Moi compris. Nous sommes les verts, pas prioritaires : nos vies ne sont pas en danger.

Les sauveteurs attachent des rubans de plastique aux autres. Jaune : priorité moyenne. Rouge : ça fait mal! Noir : on verra. Quand vous êtes un noir, on s’occupe de vous en dernier car votre état est si grave qu’on préfère sauver quelques rouges… On a trois noirs à bord : des mannequins de plastique qui traînent un peu partout.

Deux touristes allemandes ne comprennent rien aux directives des gardes-côtes. Une porte un ruban rouge. L’autre va vomir dans un sac ziploc. On somme presque tous les verts de monter sur la navette des gardes-côtes.

« Ça peut paraître étrange, mais les secouristes ont besoin de place pour faire leur travail. Sortir vite des gens paniqués, ça aide », explique Pierre Addy, commandant de l’Unité 48 de la Garde Côtière auxiliaire canadienne pour le Québec.

Les cas lourds

Deux autres navettes viennent d’arriver : des policiers de Longueuil et des pompiers de Montréal. Ceux-ci sautent à bord avec leur matériel d’urgence et des méga-coffres de premiers soins. On mettra un collet cervical à plusieurs blessés, dont la touriste allemande. Certains sont roulés sur le côté puis rabattus doucement sur les brancards en plastique rigide. On se croirait dans un film catastrophe.

Les civières sont calées côte-à-côte au fond des navettes. Un sauveteur se penche sur le vieux monsieur qui s’est évanoui : le pouls est irrégulier. Fuck! On lui donne de l’oxygène. Un autre se tord de douleur. Il veut arracher son masque. Il hurle. Ils sont quatre sur son cas.

Au même moment, la femme hystérique perd connaissance. Heureusement, un des sauveteurs la cueille en pleine chute et la dépose délicatement par terre. Il ordonne à un vert de la rassurer. Les farces fusent sur le bouche à bouche entre blessés bénévoles. Mais d’autres jouent leur rôle avec zèle.

Les secouristes suent à grosses gouttes sous leurs vestes de sauvetage et leurs casques bardés d’équipement et de lampes de détresse.

Mon voisin a une fracture ouverte. Le sauveteur l’avertit que ça va faire mal mais il a une bonne nouvelle : « T’es le prochain à partir ». Avec sa simili pompe à vélo, il gonflera l’attelle, ce qui fera hurler le blessé. Deux sauveteurs l’évacuent en clopinant.

Quatre blessés, dont deux quasi inconscients, attendent l’évacuation à mes pieds. Soudain, un gars s’écroule dans des convulsions : crise d’épilepsie. On lui met un ruban rouge. Il y a maintenant six navettes autour du bateau. Les derniers verts sont évacués… sauf moi. « On essaie de ne pas séparer les familles », me glisse André Leboeuf sur le ton de la confidence. Un jeune garçon, le pouce bleu, passe devant moi. Bon comédien : il a l’air d’avoir vraiment mal.

Ça opère!

Plusieurs jaunes et rouges quittent le navire, selon leur état. Le jeune sauveteur fait le triage avec un zèle militaire, impassible devant les supplications de certains blessés. Il n’a même pas le temps de les entendre!

Mon formateur de tout à l’heure regarde sa montre. Il a l’air satisfait. On panse les blessures ouvertes et on évacue à la chaîne. Les plaintes se mêlent aux conversations radio et aux bruits de moteur. Les sauveteurs sont partout sur le bateau. Ça tangue beaucoup. Je suis étourdi.

Un sauveteur demande des bandages supplémentaires. Un autre n’a plus de ruban pour attacher un blessé sur sa civière. On soupçonne une fracture cervicale. Un collègue lui a déniché du duckt tape, tout sourire. Le blessé part avec sa femme, blanche de peur. Les sauveteurs les rassurent.

C’est déjà fini!

Les coffres se referment les uns après les autres. Les trois noirs sont en asystolie : on ne sait même pas s’ils vont se rendre vivant à terre! Un gars et deux filles leur pratiquent des massages cardiaques, avec tubes, masques et tout l’attirail de réanimation. On m’évacue en zodiaque avec les désespérés. Les manœuvres se poursuivront en ambulance jusqu’à l’hôpital. À terre, je marche dans une forêt de civières, d’ambulances, de voitures et de motos de police. Au bout de deux heures, l’exercice se termine.

« Sur l’eau, ça peut devenir très grave, explique Pierre Addy. Quand votre bateau coule et qu’il y a des blessés, faut être efficace! » C’est justement pour tester cette efficacité à travailler ensemble que la Garde côtière a commandé cet exercice bi-annuel, mais rarement de cette ampleur.

Car, « en mer », tout peut arriver : infarctus, main coupée dans des cordages, cassée sur les poignées d’une motomarine qui saute sur les vagues d’un cargo, accouchement, personne tombée à l’eau dans un fort courant, kayak empalé sur une bouée, voilier qui sombre la nuit, randonneurs échoués sur une banquise à la dérive, enfants perdus en chaloupe dans des marécages. Les sauveteurs en voient de toutes les couleurs.

« Ce qu’on redoute le plus, c’est un bateau qui tombe en panne dans la trajectoire d’un énorme cargo, reprend Pierre Addy. Ou un pétrolier qui s’échoue dans le sable et s’enflamme devant Montréal. Ou, pire, un avion de ligne qui s’écrase dans le fleuve. À New-York, sur l’Hudson, ils ont été chanceux. Il faut se préparer au pire en permanence. »

La Garde côtière auxiliaire canadienne gère une soixantaine de situations d’urgence par année au Québec. Elle est essentiellement constituée de 650 bénévoles répartis dans 55 unités à travers la province, qui consacrent presque 5000 heures par année à des opérations de sauvetage et 20 000 en formation.

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