Cynthia Daoust n’a pas le cœur à la fête

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Publié dans le site web de l’Indice entrepreneurial québécois, 25 mars 2021

On peut lire l’article ici.

L’événementiel, c’est le pain et le beurre de Cynthia Daoust. Elle y excelle depuis plus de deux décennies. La Covid-19 a mis son industrie, son entreprise et sa vie entre parenthèses. Pour elle, le retour à la normale signifie littéralement une résurrection.

Q. Qu’est-ce que Sphéria?

L’homme est un animal social, disait Aristote. C’est exactement cette réalité qui a permis à Cynthia Daoust de briller comme entrepreneure. Celle qui a organisé son premier party à neuf ans à son école primaire, qui fut présidente de son conseil étudiant à 15 ans, a connu le succès en affaires grâce aux interactions sociales. Sphéria organise des événements corporatifs, des galas, des congrès, des salons et des réunions de vente partout au Québec, à Toronto et jusqu’en Alberta. Les Bals de Noël de Sphéria, qui permettent à des PME de se regrouper en un mégaparty de plus de 500 personnes, sont connus à travers le Québec. Cynthia Daoust revendique la tenue de 400 événements en 26 ans. Sphéria, lancée en 2003, a remporté plusieurs prix et voguait de succès en succès. Puis, du jour au lendemain la Covid-19 a freiné les aspirations d’une entrepreneure qui oscille aujourd’hui entre l’espérance et la colère.

Q. Depuis un an, comment résumes-tu ta vie d’entrepreneur?

« En janvier 2020, j’ai tenu une rencontre d’équipe et je leur annonçais une année fulgurante, raconte-t-elle. Dans une industrie où tous les contrats se signent des mois à l’avance, on allait tenir une cinquantaine d’événements un peu partout au pays. On s’en allait vers une année record. Nous étions tous très excités. »

« Dans notre domaine, les producteurs prennent tous les risques, financent tout de leur poche, dit-elle. Nous étions connus et copiés. Nous innovions sans cesse. Puis, le 13 mars, tout s’est arrêté d’un seul coup. Nous sommes passés d’un chiffre d’affaires de 500 000$ à zéro. J’ai cessé de me verser un salaire. Ce fut tout simplement une catastrophe. »

Q. Quels furent les changements pour ta compagnie avec la Covid-19?

« En mars et avril, il a fallu défaire ce que nous préparions depuis des mois, ajoute-t-elle. À nos frais. J’ai payé mes employés pour annuler ou reporter des événements qu’ils avaient organisés avec enthousiasme. Je n’ai jamais revu cet argent. Au début de la crise, ils nous disaient qu’il fallait se réinventer. J’ai trouvé ce slogan plutôt idiot. En affaires, on n’a pas le choix que de se réinventer en permanence. Mais avec cette pandémie, on a arrêté l’économie au complet. Comment se réinventer alors que mon industrie est basée sur les interactions ? Là, on te demande de faire du virtuel. Il y a des limites au virtuel. Depuis un an, mes années d’expertise dans la mise en scène ont été gaspillées. »

Mme Daoust va plus loin : « On a sacrifié mon entreprise, mon fonds de pension, mes employés, mes fournisseurs parce que le système de santé, qui est mal géré depuis 30 ans, ne pouvait pas faire face à cette crise. Et en guise de compensation, on nous propose de nous endetter sans savoir quand ça va redémarrer. Je trouve cette situation frustrante et absurde. »

Q. Comment s’est déroulée cette dernière année sur le plan personnel?

Le portrait de la dernière année que dresse Cynthia Daoust n’ est pas si noir : « Même si ce fut catastrophique pour mon entreprise, j’en ai profité pour écrire un livre ! Sortie du bois porte sur un sujet difficile : la dépression. J’explique que c’est avant tout une maladie et qu’on peut en guérir. J’aborde ma propre expérience : à 19 ans, j’ai frappé un mur, avec un burnout suivi d’une dépression majeure. Dans mon livre, je décris mon cheminement depuis ma chute vers les ténèbres, jusqu’à mon ascension et ma transformation. J’y relate sept stratégies pour passer au travers, qui m’ont permis de briller comme entrepreneure. J’avais commencé ce livre en 2019, pendant mes nombreux voyages en avion. Je le vends à mes connaissances et mes réseaux d’affaires. »

Elle y va d’une confidence : « La rédaction de ce livre, pendant la pire période professionnelle de ma vie, m’a permis de comprendre qu’avec cette pandémie, je ne vis aucun sentiment dépressif. Juste de la colère. Mais, bien sûr, je ne suis pas fâchée tous les jours ! Malgré que la portion politique de la gestion de cette crise me tape sur les nerfs, je me concentre surtout sur mes plans pour m’en sortir, pour organiser le redécollage. »

Pour Mme Daoust, il n’est pas question que la pandémie bloque ses aspirations : « J’utilise encore davantage les stratégies que j’explique dans mon livre pour organiser la reprise. Je suis très active dans mes relations d’affaires. Je sais que je suis parfaitement à l’aise dans mon industrie : je suis sur mon X et je me prépare à revenir encore plus fort dans un domaine qui fera beaucoup de bien quand cette pandémie sera terminée. »

Q. As-tu eu du soutien, notamment gouvernemental, et a-t-il fait une différence?

« Ottawa nous a davantage soutenus que Québec, dit-elle. Notre seul coup de main tangible fut le Programme de soutien aux entreprises (PCE). J’ai aussi accepté le Compte d’urgence pour les entreprises canadiennes (le fameux prêt de 40 000$), mais ça m’a donné des haut-le-cœur. Dans mon esprit, le mot « relance » ne rime pas avec « endettement ». Avec cette crise, je sens qu’on a ainsi menotté mon entreprise et celles de mes fournisseurs. »

« Qu’on me comprenne : je n’ai rien à cirer de l’argent du gouvernement, commente-t-telle. Je veux juste qu’on me laisse opérer ma PME, être créative, avoir un rôle positif dans la société… »

Q. Comment vois-tu le futur de ton entreprise?

« Ce qu’il y a de bon avec la Covid et les confinements, c’est que les gens ont réellement compris l’importance de se rassembler, l’énergie de groupe, les retrouvailles, insiste-t-elle. Je n’aurai plus besoin d’expliquer le rôle stratégique et l’importance, pour les entreprises et la société en général, de tenir des événements. »

« J’ai cette conviction que la chaleur humaine aura pris tout son sens avec cette crise, dit-elle. Je crois que les gens ont un besoin viscéral de se rassembler, d’échanger en personne. Ils ont hâte d’interagir. C’est pour ça qu’on est exceptionnellement bien placés pour profiter du retour à la normale. »

Q. Quel fut l’impact du mentorat dans la dernière année?

Comme mentore, Cynthia Daoust explique que l’année qui vient de passer fut spéciale : « J’avais une dyade qui devait se terminer au bout de deux ans. Mais ça vient de finir après plus de trois ans! Avec la crise, on a continué d’échanger et la discussion a évidemment tourné autour de la Covid. Mes mentorés vivent des moments difficiles. Les dommages collatéraux sont étendus. Certains ont des enfants et ils passent difficilement au travers. »

« Vous ne pouvez pas partager ce genre de vécu avec n’importe qui, dit-elle. Surtout si votre famille ou vos amis ne sont pas des entrepreneurs. Et surtout pas avec vos employés ou vos fournisseurs! On travaille sur le savoir-être et, dans le contexte actuel, ça n’a jamais pris autant d’importance! »

Elle insiste : le mentorat fait une énorme différence : « Je suis en affaires depuis 26 ans et j’y crois plus que jamais. »

Q. La Covid-19 a-t-elle éteint ou allumé ta flamme d’entrepreneur?

Pour Cynthia Daoust : « Rien ne va éteindre ma flamme d’entrepreneure ! Rien ! Mon conjoint est également en affaires. Avec cette crise, on se pose des questions sur la façon dont on écoute les entrepreneurs au Québec. On regarde comment, ailleurs, on traite les gens d’affaires et on s’interroge sur notre avenir. Mais je n’arrêterai jamais de faire ce métier pour lequel je suis née ! »

 

Entrevue réalisée et écrite par Stéphane Desjardins.

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