Suggestions pour passer au travers de la pandémie

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Publié sur le site web du Réseau M, 8 avril 2020

On peut lire l’article ici.

S’occuper de soi avant de penser au reste. Gérer son anxiété et celle des autres. Garder le contact, malgré tout. Cette crise aura une fin et c’est possible de passer au travers sans y laisser sa santé mentale.

Claude Gaudreault est psychologue du travail, coach et, surtout, entrepreneure. Elle est présidente de Perspective psychologie. Comme sa spécialité, c’est de coacher des gestionnaires de très haut niveau, vous vous doutez bien que ses services sont très en demande par les temps qui courent! Mais, comme tous les entrepreneurs, elle surveille aussi la santé de son entreprise.

« Je suis dans la même position que tout le monde qui est en affaires : je suis en mode survie, dit-elle. J’ai un loyer au centre-ville de Montréal qui me coûte plusieurs milliers de dollars chaque mois, mais je ne puis entrer dans l’édifice; j’ai dû remercier mon adjointe, mais je lui paie un complément pour qu’elle puisse joindre les deux bouts; j’ai coupé mon propre salaire de moitié; j’ai des frais fixes et je ne sais pas quand tout va revenir à la normale; je dois surtout gérer mon énergie pour faire face à l’adversité. »

Mme Gaudreault a fondé son entreprise il y a près d’un quart de siècle. Comme tout le monde, c’est sa première pandémie. Sa première vraie crise globale. D’entrée de jeu, elle reconnaît qu’il faut adéquatement gérer les priorités pour cette crise pour laquelle il n’y a aucune recette, aucun manuel de gestion, aucun précédent. Plusieurs entrepreneurs se sentent dépassés. On fait quoi? On commence par quoi?

« Par soi-même, dit-elle. Quand tu es en avion, on te dit de mettre ton masque à oxygène en premier avant d’aider les voisins. Avec la pandémie, il faut faire la même chose : commencer par s’occuper de soi. Il faut s’assurer de bien dormir, bien manger, bouger. C’est la base. Si vous négligez ça, les risques de dérapage sont grands. »

Réalités différentes, mêmes défis

Tous les entrepreneurs ne vivent pas la crise de la même manière. Certains sont au neutre, d’autres sont enterrés dans le travail. Des équipes sont au chômage, d’autres en télétravail, et un grand nombre doivent performer en tenant compte de la distanciation sociale ou des risques plus ou moins élevés selon le secteur économique. Une majorité de PME sont à l’arrêt complet, d’autres au ralenti, plusieurs sont débordées. Mais tous les patrons sont au poste et n’ont d’autre choix que de livrer la marchandise. Peu importe leur état mental.

« Certains de mes clients sont en télétravail de jour et vont au bureau la nuit. À ce rythme, ils ne tiendront pas tellement longtemps. Ils devront changer de stratégie pour eux-mêmes et leur entreprise. »

Comment stabiliser la situation quand on ne contrôle pas l’issue? Comment performer dans un environnement incertain? « En faisant l’effort de se donner une routine, répond Claude Gaudreault. On ne peut se contenter de traîner toute la journée en pyjama et d’écouter les points de presse. Ça devient rapidement anxiogène. » À l’inverse : si on s’enterre dans le boulot, on perd du recul. Peu importe la situation : on se laisse envahir.

Elle propose donc d’installer un horaire, avant tout en fonction de ses besoins primaires. « Je me lève tôt pour faire du yoga et de la méditation, dit-elle. Je fais cela depuis 20 ans et ça marche. Mais chacun doit trouver son occupation et la mettre à l’agenda. L’important, c’est de se ménager des petits moments à soi et de manger à heures fixes, surtout si on a des enfants à la maison. »

Bouger davantage

L’activité physique demeure extrêmement importante, notamment pour les entrepreneurs qui passent beaucoup de temps devant des écrans. Avant la pandémie, on avait tous des occasions de bouger dans la journée : marcher de l’auto au bureau, grimper des escaliers, se lever pour aller se chercher un café ou manger à la cafeteria, sillonner les locaux de l’entreprise, consulter un collègue, etc. Quand on est en confinement, on peut rester collé des heures à l’ordinateur. Mauvais. Anxiogène.

On le répète en temps normal : la santé, c’est l’exercice. En confinement, c’est encore plus vrai. Inscrivez une plage « marche » ou « vélo » à votre agenda comme si c’était un rendez-vous avec un client et respectez-la. Claude Gaudreault suggère d’effectuer cette activité à heures fixes.

Faire le minimum?

On ne se fera pas de cachotteries : les entrepreneurs aiment performer, se donner des défis, travailler fort. Ils sont vaillants, ne lâchent pas facilement le morceau. Mais la crise actuelle est anormale.

« Il faut évacuer l’anxiété de performance, dit-elle. On ne peut pas faire tout aussi bien que normalement. Je sais que les entrepreneurs sont résilients. Ils sont très forts pour mobiliser leurs énergies pour faire face à un défi alors que le reste de l’univers tourne normalement. Présentement, ils ont des défis, mais le reste de l’univers est instable. »

Il faut donc, avant tout, faire le minimum requis pour sécuriser l’entreprise, selon sa taille et sa nature. Par exemple : doit-on licencier des employés pour assurer la survie de l’organisation, pour qu’ils puissent bénéficier d’un revenu stable avec l’assurance emploi? Doit-on instaurer un mode de télétravail même si on n’en a pas l’habitude? Comment organise-t-on la production en mode distanciation?

Surtout : comment fait-on pour durer au-delà de la crise? On ne parle pas de planifier pour les cinq prochaines années; plutôt pour les cinq prochains mois.

« Certains vont réorganiser la production pour rendre service à la société, comme on l’a vu avec les masques médicaux, dit-elle. D’autres s’attardent enfin à un projet mis sur la glace depuis longtemps. L’important, c’est de donner de nouveaux objectifs à l’équipe. »

Mieux : aussi bien découper ce même projet en plusieurs tranches, quotidiennes et hebdomadaires. On multiplie ainsi les défis et, surtout, les triomphes. On donne le sentiment qu’on avance, à soi et aux troupes. D’avoir accompli quelque chose arrivé au vendredi soir. Et qu’on a du pain sur la planche pour lundi et les jours suivants. On garde ainsi le cap et le moral. On entretient, du coup, la sensation qu’on va passer au travers, qu’il y aura une fin à cette crise.

Combattre la solitude

Et ça marche? Claude Gaudreault en est convaincue. « Certes, il y a ces jours où on est découragé, dit-elle. C’est normal. D’autant plus que la fameuse solitude de l’entrepreneur crée une vision en tunnel. Certains se disent qu’ils ne s’en sortiront pas. »

Comment y faire face? En se repliant sur nos proches : notre famille, nos amis. De près ou de loin. Et aussi sur l’équipe.

« Il faut instaurer un contact réel avec nos collaborateurs, insiste-t-elle. C’est certain que la vidéoconférence, ça ne remplacera jamais les rencontres en personne. Ce n’est pas la même énergie. Mais ça permet d’établir un lien supérieur aux courriels ou à Messenger. Garder le contact, ça n’a jamais été aussi important que maintenant. Pour soi et son équipe. »

Évidemment, un entrepreneur va devoir choisir une plateforme et une formule. D’autant plus que c’est difficile de réunir 60 personnes sur Zoom. Par contre, on se doit de maintenir régulièrement cette présence, par petits groupes s’il le faut. « Le meilleur exemple vient d’en haut avec les conférences de presse quotidiennes du premier ministre Legault, constate-t-elle. Ça se produit chaque jour à la même heure, il donne les faits, distille les conseils, les informations importantes, encourage son monde. C’est un rendez-vous rassurant, stratégique. Vous devez faire la même chose avec votre équipe. Communication. Communication. Communication. »

En établissant un rendez-vous régulier avec ses collaborateurs, l’entrepreneur rassure ses troupes, mais il est aussi moins seul. La responsabilité devient partagée avec l’équipe de direction, voire les employés clés. Ou tout le monde, s’il s’agit d’une très petite entreprise.

Et c’est un excellent moyen de partager les idées, surtout si toute l’équipe est impliquée, même les adjointes, de qui émanent souvent de formidables suggestions. Car les employés de la base sont au front. Ils ont souvent le véritable portrait de la réalité.

Lors de telles rencontres, avant de passer aux choses sérieuses, on ne se gêne pas pour multiplier les petits bonjours, pour s’enquérir de la santé de tout le monde et de ses proches, on échange nos recettes de tartelettes portugaises. Ça allège les tensions, surtout quand un membre de l’équipe doit s’occuper d’un enfant malade ou d’un parent en confinement. Et parfois, les enfants surgissent en pleine vidéoconférence, à l’hilarité générale.

Et le mentor?

Il est incontournable. Il joue, plus que jamais, un rôle stratégique. « Le mentor offre une oreille, dit-elle. Sa raison d’être, c’est justement de travailler sur le savoir-être : c’est encore plus apparent par les temps qui courent. Les entrepreneurs doivent absolument garder contact. Car les mentors s’attardent aux fondamentaux. »

Elle donne un exemple pratique : « J’ai travaillé récemment des techniques de respiration avec une cliente. Elle les fait désormais tous les jours. Ça marche. C’est ce genre d’aspect qui vient avec le statut d’entrepreneur, qu’un mentor va aborder. Quand ça devient trop intense, on travaille sur soi. Et un entrepreneur doit trouver le temps, quitte à aller faire ses exercices de respiration à la toilette! »

Claude Gaudreault mentionne qu’en temps de pandémie, les mentors eux-mêmes doivent suivre les règles qu’ils suggèrent à leurs mentorés. Leur statut ne leur accorde  pas de superpouvoirs. « Le mentor n’est pas à l’abri, dit-elle. Il doit appliquer la médecine qu’il prêche. »

 

Une collaboration de Stéphane Desjardins.

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