Investissement responsable – La finance mondiale vire au vert!

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Publié dans HEC Mag, novembre 2019

On peut lire l’article ici.

PENDANT QU’AU CANADA, ON DÉBAT ENCORE DE LA PERTINENCE D’IMPOSER UNE TAXE CARBONE, BANQUES CENTRALES, FINANCIERS, ASSUREURS, ACTUAIRES, CHERCHEURS, ANALYSTES ET GESTIONNAIRES DE FONDS, DE CAISSES DE RETRAITE ET DE PORTEFEUILLES EN SONT DÉJÀ À LA PROCHAINE ÉTAPE : L’INVESTISSEMENT RESPONSABLE TRANSFORME PROGRESSIVEMENT LES ALGORITHMES FINANCIERS ET LES SALLES DE TRADING.

Un nouvel acronyme désigne actuellement un profond changement dans la finance mondiale : ESG, pour environnement, social et gouvernance. Issu d’un mouvement encore marginal il y a cinq ans à peine, « l’ESG est devenu une préoccupation majeure, constate Jason Taylor1(EMBA 2019), chef, Financement durable gouvernemental à la Banque Scotia. La popularité de l’ESG ne se dément pas : j’ai moi-même converti mes actifs personnels en investissements responsables ! »
Flèche arbusteL’écosystème financier s’adapte en conséquence : les entreprises qui n’affichent pas le coût de leurs externalités à leur bilan sont aujourd’hui plus pénalisées. Le rendement à tout prix tire donc à sa fin.
La partie n’est pas gagnée pour autant. « Selon une recherche effectuée par l’Université de New York, les bilans des sociétés ne reflètent toujours pas les importants risques courus », poursuit-il.
Fait rassurant : les entreprises tournées vers la « décarbonisation » gagnent en popularité. « À long terme, un financier qui s’aligne sur l’ESG peut accroître ses chances de battre son indice de référence, mais l’ESG ne peut évidemment pas compenser une construction de portefeuille médiocre », soutient le banquier.

Jason Taylor

quote noire FINANCIERS ET ANALYSTES CONSIDÈRENT DÉSORMAIS L’ESG COMME UN SIGNE DE MEILLEURE GESTION, CAR IL S’AGIT DE CRITÈRES PLUS DIFFICILES À APPLIQUER POUR UNE ENTREPRISE.quote droite
JASON TAYLOR
CHEF DE FINANCEMENT DURABLE GOUVERNEMENTAL À LA BANQUE SCOTIA (EMBA 2019)

PERFORMANCE, PERFORMANCE, PERFORMANCE

L’investissement responsable s’étend-il des traders aux investisseurs individuels ? Pour Jason Taylor, l’assurance et la réassurance mondiales sont à l’avant-garde, parce qu’elles sont les plus exposées aux changements climatiques. Le marché de détail est toutefois à la traîne. « Il ne fait aucun doute que les facteurs ESG, surtout climatiques, présentent un risque substantiel, mais offrent aussi de belles occasions. Quand ils sont intégrés à un portefeuille, celui-ci performe généralement mieux, selon plusieurs études. »
Financiers et analystes considèrent désormais l’ESG comme un signe de meilleure gestion, car il s’agit de critères plus difficiles à appliquer pour une entreprise. « Une société qui performe bien à ce chapitre brillera aussi selon des ratios plus conventionnels comme le ratio du rendement de l’avoir des actionnaires et celui de la marge de profit. »
Un financier intègre l’ESG en appliquant des filtres négatifs (exclure tabac, alcool, jeu, armes à feu) ou des critères positifs (miser sur les plus performants), en tenant compte du momentum (les entreprises qui s’améliorent rapidement) ou en sous-pondérant les mauvais élèves. Certains adoptent aussi une stratégie controversée : miser sur les pires acteurs, car ils comptent sur leurs efforts d’engagement auprès de la haute direction pour influencer un changement de comportement systémique au sein de l’entreprise (surtout s’ils sont ciblés par l’activisme des actionnaires ou par des groupes de défense comme Climate Action 100+). Ces changements de comportement permettent alors aux financiers d’encaisser une prime de transition. Mais ces stratégies exigent de la patience, car elles requièrent des investissements importants.
Les gestionnaires institutionnels accordent désormais des primes de risque par secteur économique. Dans son rapport intitulé Investing in a Time of Climate Change, Mercer évalue ainsi à 100 % la perte de valeur d’un investissement dans le charbon d’ici 2050 dans un scénario de réchauffement de 2°C et accorde une prime positive aux énergies renouvelables. Les fabricants d’automobiles, eux, vont bénéficier du virage vers la voiture électrique, un phénomène irréversible chez les milléniaux. La Norvège, dont le fonds souverain est alimenté par des pétrodollars, se désengage progressivement des sociétés pétrolières; d’ailleurs, la moitié des voitures vendues dans ce pays en 2018 étaient électriques.
« Les financiers tiennent aussi de plus en plus compte de belles innovations comme le microcrédit, les fonds à impact et la finance sociale », souligne Jason Taylor.

Brenda Plant

quote noire LA FINANCE FONCTIONNE ENCORE EN SILO POUR FIXER UN PRIX, UNE VALEUR, PRÉCISE L’EXPERTE. ET POURTANT, IL Y A ZÉRO DÉCHET DANS LA NATURE, TOUT Y EST CIRCULAIRE. NOTRE ÉCONOMIE DEVRAIT DONC L’ÊTRE AUSSI.quote droite
BRENDA PLANT
ASSOCIÉE CHEZ ELLIO
(M. SC. GESTION INTERNATIONALE 2003)

LE RISQUE ET LE RENDEMENT

Pour certains, les changements ne sont pas assez rapides. « Dans le monde réel, un arbre fait partie d’un écosystème complet, explique Brenda Plant (M. Sc. Gestion internationale 2003), associée chez Ellio, une firme spécialisée en investissement responsable et développement durable. Malheureusement, encore trop de financiers n’y voient que du bois d’œuvre. Ainsi, hélas, une forêt a aujourd’hui encore plus de valeur morte que vivante », déplore-t-elle.
De plus, la finance mondiale ne tient pas encore pleinement compte d’externalités comme le véritable coût de l’eau, de l’air, de la pollution et de leur impact sur la nature. « La finance fonctionne encore en silo pour fixer un prix, une valeur, précise l’experte. Et pourtant, il y a zéro déchet dans la nature, tout y est circulaire. Notre économie devrait donc l’être aussi. »
Mais les temps changent, constate l’experte. Les grands groupes financiers sont désormais affectés par les externalités et ne peuvent miser sur une entreprise qui réalise des rendements élevés en gaspillant, en polluant massivement ou en maltraitant ses employés. Ces comportements nuisent au rendement des autres actifs. « La nature subventionne notre économie, dénonce-t-elle. On la considère comme une entreprise en liquidation. Il faut élargir notre conception de la valeur et pleinement comptabiliser la pollution, les inégalités sociales, le climat, la malbouffe et les autres risques. »
Financer l’innovation et des solutions porteuses exige une infrastructure financière de soutien. L’une des initiatives les plus prometteuses est le mouvement « slow money », qui repose notamment sur la production alimentaire locale. C’est un des moyens les plus efficaces pour relever des défis liés au changement climatique, à la santé et à la résilience des communautés. Brenda Plant donne en exemple sa propre entreprise, Tottem Nutrition (Umamize), spécialisée dans l’élevage de grillons comestibles. « Le poids de notre poudre de grillons et son équivalent en viande rouge ne se comparent même pas, explique-t-elle. Notre produit offre deux fois plus de protéines que la viande, plus de fer que les épinards, aucun gras saturé, plusieurs vitamines intéressantes et, surtout, sa production laisse une empreinte environnementale négligeable. »

Olivier Gamache

quote noire LES ENJEUX EXTRAFINANCIERS SONT DEVENUS RÉELS POUR LES ENTREPRISES. ON NE VISE PAS LA DÉCROISSANCE OU LA RÉFORME DU CAPITALISME : ON TENTE SIMPLEMENT DE REMETTRE LES PRIORITÉS À LA BONNE PLACE.quote droite

OLIVIER GAMACHE
PDG DU GROUPE INVESTISSEMENT RESPONSABLE (B.A.A. 2002)

TOUT EST DANS TOUT

« On n’a pas d’autre choix que d’implanter une économie circulaire », soutient Olivier Gamache (B.A.A. 2002), PDG du Groupe investissement responsable, un leader québécois en matière de services-conseils extrafinanciers. Le plus petit de ses clients possède quelque 100 M$ d’actifs sous gestion. Pour cet expert de la première heure, l’ESG est passé d’un effet de mode à une préoccupation légitime motivée par la gestion du risque. « Les enjeux extrafinanciers sont devenus réels pour les entreprises, observe-t-il. On ne vise pas la décroissance ou la réforme du capitalisme : on tente simplement de remettre les priorités à la bonne place. »
Pour Olivier Gamache, les ressources de la planète sont limitées, mais pas la créativité humaine. « Le consumérisme tel qu’on le connaît tire à sa fin et l’innovation entraînera des changements profonds, dit-il, mais les habitudes des entreprises et des investisseurs sont tenaces. Les premières hésitent à refiler la facture de cette transformation à leurs clients; les seconds acceptent les notions d’ESG tant qu’elles ne nuisent pas au rendement. »
Or, l’ESG peut affecter le bilan d’une entreprise, tout comme les risques réputationnels, légaux et opérationnels. Une plateforme pétrolière qui explose ou une usine qui s’écroule dans un pays pauvre sont des risques qu’il faut gérer. La prime liée à l’environnement, à la gouvernance et aux enjeux sociaux est encore à fixer. « La finance mondiale a compris qu’on entre dans une ère de durabilisme que les portefeuilles doivent refléter, déclare-t-il.

Tableaux et chartes

Tableaux et chartes

« Plusieurs financiers prennent ça à cœur, car cela s’inscrit dans leurs valeurs personnelles, ajoute-t-il. Ils veulent faire partie de la solution. Ils y voient une saine logique financière, une occasion de créer de la valeur, mais ils ont encore du mal à accoler un prix à l’air pur ou aux pollinisateurs, même si la pollution affecte les coûts des soins de santé et que la mort des abeilles fait grimper le prix des fruits et des légumes. »
Pour Olivier Gamache, la finance mondiale avance au rythme que lui impose la société civile, qui exerce de la pression sur les décideurs politiques. Mais le milieu de la finance manque encore d’outils pour chiffrer l’investissement responsable et, souvent, de courage pour passer à l’action.
« Quel impact ouvrir une garderie sur place aura-t-il sur le bilan d’une entreprise ?, se demande-t-il. Beaucoup de financiers exigent une rigueur mathématique très poussée alors que, dans certains domaines, on ne peut quantifier les externalités avec précision. Walmart excelle en environnement, et pourtant, ce géant a encore des efforts à effectuer sur le plan social. Quel est l’impact de ce constat sur la performance de son titre en Bourse ? On a encore du chemin à faire pour lier l’investissement responsable au rendement. Mais ce qui m’encourage, c’est que les clients cognent désormais à notre porte, alors qu’il y a 15 ans, plusieurs nous la fermaient au nez… » ?

(1) Les propos de Jason Taylor ont été exprimés à titre personnel et ne reflètent pas nécessairement ceux de son employeur.

Illustration et photos : iStock

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